"CINDYTALK", Trinity No. 2 (Winter), 1998
Stanislas Chapel

Pour ouvrir nos pages à CINDYTALK, nous enfreignons la règle de cette rubrique en parlant d’un groupe qui aux dernières nouvelles existe toujours, même si la périodicité de ses productions sème régulièrement l’inquiétude chez ses adorateurs.

Qui n’a pas senti sa peau vibrer sous les déchirures vocales de Gordon Sharp ne pourra comprendre le ton de cette rétrospective. En effet, CINDYTALK culmine, depuis près de quinze ans, dans la « mise à vif » des émotions, de la souffrance, de l’amour et de la rage.

Personnalité d’une sincérité, d’une volonté et d’une violence irréductibles, Gordon Sharp porte le projet à la force de son âme et de son cœur, entouré depuis les débuts par un cercle d’amis allant et venant au gré des enregistrements. De la mise en route de l’album « CAMOUFLAGE HEART », dès 1982 (pour le titre Everybody is christ) à la sortie du dernier en date « WAPPINSCHAW » fin 1994, douze années se seront écoulées et CINDYTALK n’aura produit que quatre albums. Cette lenteur ahurissante et insoutenable se comprend à l’aune du perfectionnisme et de la qualité des productions ; jamais un détail ne vient amoindrir la force du propos, la profondeur des plaies où la vérité des silences. L’écriture musicale apparaît à la fois longuement mûrie et spontanément expressive ; la temporalité d’un album semblant figurer les instants hors du temps de moments d’exception, où les choses font corps avec le temps ; une fusion brûlante entre la musique et l’âme.

-For those who came and will come closer.-

Enregistré de 1982 à 1984, « CAMOUFLAGE HEART » restera l’album le plus abrasif, par sa forme musicale, des productions de CINDYTALK. Les morceaux s’enchaînent froids, cinglants, lancinants, spasmodiques, ébréchés, déchiquetés par la voix androgyne, tour à tour caressante et scarificatrice de Gordon Sharp. De la surface aux tréfonds, ce disque est une mise en musique de la souffrance ; il est d’une noirceur à l’opacité insondable. Catharsis pour le groupe et pour l’auditeur, ce disque met à nu et lave l’esprit ; alors le cœur bat avec, à l’unisson.

Dans le même temps, Gordon se lie d’amitié avec les COCTEAU TWINS et enregistre avec eux une John Peel session en janvier 1983 ; le résultat est magnifique la voix de fantôme de Gordon s’emmêlant à celle de sirène de Liz Fraser. Prolongeant cette expérience, il collabore également au premier maxi de THIS MORTAL COIL, sur lequel il accompagne Liz sur une reprise de MODERN ENGLISH (Sixteen days/Gathering dust). Ivo Watts-Russell le patron de 4AD, l’invite alors à participer au premier album de THIS MORTAL COIL « IT’LL END IN TEARS » sur lequel il reprend ALEX CHILTON (Kangaroo), REMA-REMA (Fond affections) et interprète A single wish, l’épilogue brumeux de l’album. Confronté à des exigences extérieures, il s’efforce de moduler sa voix, afin de chanter les mots des autres ; l’exercice lui coûte énormément, ne faisant aucune concession envers lui-même, collaborer avec THIS MORTAL COIL fut un calvaire. Gordon confiera à un confrère : « Cela a été une expérience terrifiante, aller en studio, utiliser ma voix comme un instrument technique et ne pas ressentir la chanson, surtout pour Kangaroo. J’ai été horrifié parce que c’était un mensonge et ce mensonge m’a traumatisé... »

Telle une épitaphe, une dédicace à Liz Fraser sur « CAMOUFLAGE HEART » clôt cette période de collaborations: « Elizabeth... is there room in the rosary for three », la roseraie du titre Garlands, où l’on meurt sans fin. En écho à ce message amoureux, Liz offrira à Gordon un titre de « TREASURE » intitulé Pandora (for Cindy).

-In my sleep I’m still falling...-

Après presque quatre années, fin 1987, paraît « IN THIS WORLD ». Initialement ce projet est édité en deux parties séparées : la première prolonge les expériences du premier album, tandis que la seconde comprend des titres quasi instrumentaux lents, hantés par la nostalgie, l’onirisme et l’amour. Ces deux disques composent un diptyque, possible reflet des tensions contradictoires au sein d’un même individu. Musicalement, la violence du premier volet, réussit à transcender la noirceur de « CAMOUFLAGE HEART » jusqu'à offrir des couleurs vives, tranchées qui font des brèches dans le mur sonore. Ce dosage subtil apporte une ampleur nouvelle au travail de CINDYTALK, lui donnant une saveur au lyrisme lumineux, défaisant quelques filaments de la toile jusqu'à lors nihiliste. La voix se pare de multiples accents encore inconnus, hérissant notre échine d’autant de frémissements. Le deuxième disque est le prélude d’une nouvelle orientation musicale où piano et sons divers vont devenir prépondérants. Guitares, batterie ou boite à rythmes sont rangées, la voix s’absente également. Au delà de la surprise, l’écoute provoque un émerveillement que ne sauraient retranscrire les mots ; les émotions affluent, la mélancolie sourd. Envoûtés et bouleversés, la voix revient tel un fantôme nous entourer, nous fasciner jusqu’aux larmes.

A la même période, Gordon Sharp envisage de travailler avec Jarboe (la chanteuse de SWANS et de SKIN), hélas ce projet restera inabouti...

-A sparrow dances piercing holes in our sky.-

Enregistré en 1989, sorti en 1990, l’album « THE WIND IS STRONG... » est une -CINDYTALK diversion- selon le groupe ; une bande son pour un film expérimental intitulé « ECLIPSE ». Le groupe y dispense une musique dans la lignée de la seconde partie de « IN THIS WORLD », l’exercice est encore plus aride et minimal, le piano et les sons atmosphériques tissent un paysage à l’image de la pochette : une forêt sépia à la fois sombre et déchirée par une lumière hivernale. Emmené sous la voûte sylvestre, environné de bruissements, l’esprit vacille entre introspection, enchantement, recueillement et chimères. Longtemps attendue, épiée derrière chaque note de piano, la voix de Gordon Sharp reste invisible, voilée en un mutisme inquiétant.

Peu de temps après, Ivo (4AD) tente de rallier Gordon Sharp dans la perspective du troisième opus de THIS MORTAL COIL, une mésentente au sujet de la musique (pour Gordon) et de l’interprétation vocale (pour Ivo) conduit à l’abandon de ce projet : une reprise de Help me lift you up de Mary Margaret O’Hara ; finalement le morceau sera interprété par Caroline Crawley (SHELLEYAN ORPHAN) et Deirdre Rutkowski.

-Song of changes.-

En 1991, « SECRETS AND FALLING » voit le jour, ce EP contient quatre titres qui ouvrent les portes d’un nouveau CINDYTALK. Ce disque est une renaissance : la voix réapparaît plus troublante et présente que jamais, les instruments guitare-basse-batterie s’imposent à nouveau au sein des bribes de sons atmosphériques. Une vie lumineuse, furieuse, chaleureuse et meurtrie s’épanche, sur In sunshine, une trompette corrobore la joie frémissante tout en lovant la mélodie sous une chape de nostalgie. La descente aux Enfers de Empty hand roidit l’atmosphère, faisant courber l’échine aux envolées lyriques de la voix de Gordon Sharp, la douleur culmine à l’unisson d’un plaisir suprême.

Peu après, le duo minimaliste heavenly italien BLACK ROSE l’invite à participer à leur troisième opus discographique : « THE ROOM INSIDE ». La collaboration nous permet de découvrir les titres de CINDYTALK Touched et Circle of shit dans des versions étonnantes où se joignent les voix de Mara Bressi et de Gordon Sharp, le troisième titre issu de cette session est un inédit Moon love co-écrit par les deux vocalistes ; entendre Gordon Sharp dans un environnement sonore si singulier mérite beaucoup plus q’un détour.

-MACBETH-

En 1992, Gordon collabore avec Robin Guthrie (COCTEAU TWINS) le temps d’un titre inédit enregistré au profit de VOLUME 5 (la fameuse série de compilation+livre de Rob Deacon), caché sous le nom de MACBETH, il nous offre son interprétation du titre refusé par Ivo, la musique de ce Help me lift you up est somptueuse, éclipsant la version de THIS MORTAL COIL, la voix est douce et tendue, granuleuse et soyeuse. Clin d’œil envers ses amis écossais, il envisagea d’utiliser Lucybelle (la fille de Liz Fraser et Robin Guthrie) pour des backing-balbutiements, Ivo l’ayant déjà « embauchée » sur l’album « BLOOD » de THIS MORTAL COIL (écoutez attentivement le disque !), il renonça. A l’époque, Gordon songe à utiliser MACBETH comme une entité susceptible d’abriter ses penchants les plus accessibles ou des reprises de chansons traditionnelles écossaises (... !). Finalement, alors que le nouvel album de CINDYTALK est prêt mais repoussé faute de label (la faillite de MIDNIGHT MUSIC fin 1991...), le projet MACBETH ne pourra se concrétiser.

-Thisyearnextyearsometimeforever-

Ce n’est que fin 1994, que « WAPPINSCHAW » voit enfin le jour sur le propre label du groupe : TOUCHED, soutenu par WORLD SERPENT. Cet album est un retour aux sources pour CINDYTALK : l’Ecosse et l’insurrection. Hanté par la cornemuse de Calum Williams et par les âmes fantômes de Meinhof, Rimbaud, Pasolini, Tarkovsky, Wallace..., l’album oscille entre agressivité et tendresse, réunissant sur un même disque les deux pôles de « IN THIS WORLD ». Musicalement la profondeur des atmosphères et l’aspect de chair et de sang des instruments confirment l’évolution de « SECRETS AND FALLING » ; CINDYTALK erre entre spasmes, déchirures, envolées, lascivité et lacérations ; dispensant une musique vouée à l’âme baignée de sang, au corps baigné de larmes.

« PRINCE OF LIES » réapparaît, sous la forme d’un quarante-cinq tours, quelques mois plus tard dans une version tout aussi tortueuse, sur la face B, Muster (le titre caché auparavant à la fin de la version CD de « WAPPINSCHAW ») désintègre la mélodie, un chant apoplectique y projette les mots : « Beauty will be convulsive or not at all » ; la phrase de Breton ici scandée tel un talisman au pouvoir irrationnel ramène à la vie les âmes immortelles d’autres insurgés.

Nous laisserons Gordon Sharp décrire sa musique par lui-même, (répondant en 1987 aux questions d’un fanzine aujourd’hui éteint) : « La musique de CINDYTALK est une musique sombre, mais c’est surtout une musique de l’âme, elle peut-être effrayante, irrégulière, agressive... ou tendre. Le disque est extrêrme, la voix hurle, elle caresse et s’impose par effraction mais chacun peut y trouver quelque chose... C’est une musique de l’émotion. Je suis très présent mais c’est une relation au monde que je propose. »

Reprinted with permission.