hante par l’absence mais habite…

Avec Hold Everything Dear, Cindytalk poursuit le chemin debute en 2009 chez Editions Mego. Toujours un peu plus loin dans l’abstraction et le minimalisme, toujours un peu plus beau.

Cet album est le dernier opus d’une serie initiee en 2009 avec The Crackle Of My Soul et poursuivie en 2010 avec Up Here In The Clouds montrant Cindytalk explorer de nouvelles voies sonores. Ce qui est un peu le paradigme de Gordon Sharp, âme de Cindytalk et membre permanent de la formation ecossaise depuis ses debuts en 1982. D’ailleurs, d’âme, il en est beaucoup question tout au long d’Hold Everything Dear. Avant tout un très beau disque. Majestueux, d’une lenteur acerbe, d’un silence assourdissant et surtout, dote d’une aura singulière, peut-être encore plus que ses deux predecesseurs. Sans doute parce qu’il s’agit d’un disque semi-posthume. Compose et enregistre à deux, entre le Japon et l’Angleterre, entre 2006 et 2011, entre Gordon Sharp et Matt Kinnison, entre la presence de l’un et l’absence de l’autre car Matt Kinnison est decede en 2008. Le disque evolue à la fois avec lui et sans lui, son absence exacerbe sa presence au moment de l’ecoute, la rendant à la fois spatiale et speciale. Le disque lui est dedie mais l’est aussi à l’ecrivain britannique John Berger, Hold Everything Dear etant d’ailleurs le titre d’un recueil d’articles et d’essais mêlant politique, sociologie, poesie et psychologie, ecrits au cours de ces dernières annees et pour la plupart publies dans le Monde Diplomatique, El Pais et autres quotidiens internationaux.

Il faut dire que Cindytalk a toujours entretenu des liens forts avec la litterature (Wappinschaw, sorti en 1995, comportait dejà une collaboration avec Alasdair Gray par exemple) et plus generalement avec l’art sous toutes ses formes, ce qui apporte non pas un concept mais un message sous-jacent, une dimension supplementaire à sa musique, même si celle-ci s’ecrit desormais sans paroles et que sa voix s’est tue. Ce qui n’a pas toujours ete le cas. Cindytalk a eu plusieurs visages et plusieurs musiques : apparus en 1982, la première vie des ecossais se deroule à l’ombre des friches industrielles d’un post-punk très noir et martial dont je ne peux que vous conseiller l’ecoute (Camouflage Heart pour n’en citer qu’un, crade et sombre). S’ensuit un parcours tortueux, aux mutations et changements de line-up nombreux avec, pour seul denominateur commun, la presence de Gordon Sharp, de sa voix et de son piano puis de son piano seul, la musique oscillant alors entre experimentations concrètes, ambient et electronique aux digressions noise et industrielles.

Ce dernier disque ressemble à une forme d’aboutissement. Complètement epure, tout comme le line-up du groupe. Debarrasse de tous oripeaux. Des anciens visages de Cindytalk, il ne reste plus grand chose, ou plutôt, tous ses anciens visages se retrouvent amalgames dans celui-ci. À force de sculpter sa matière sonore, Gordon Sharp semble avoir atteint le cœur, et celui-ci est habite de vide. Comme un ether. Une large part est laissee aux field recordings, rendant Hold Everything Dear grouillant et habite, presque vivant. Et entre ces bruits, voire en-dessus, un piano, des clochettes, des nappes synthetiques majestueuses à l’origine de sequences melodiques d’une grande beaute et d’une grande purete. Cindytalk largue les amarres. On navigue ainsi au gre d’une myriade de sons qui suffisent à poser une ambiance, à creer une image mentale et on voyage beaucoup. Tour à tour extrêmement abstrait (l’enchaînement Those That Tremble As If They Were Mad, Floating Clouds d’une aridite extrême, rythme par des gouttes de pluie, des nappes qui ne vont nulle part. Il faut s’accrocher et en même temps, se laisser faire) et melodique (I See You Uncovered, Waking The Snow), l’ecoute d’Hold Everything Dear n’est sans doute pas des plus faciles mais dans le même temps, on s’y sent bien.

Waking The Snow

Et l’on se raccroche quand on le peut aux melodies, certes parcimonieuses, mais toujours bien placees et à l’effet de sideration demultiplie du fait de leur rarete même. Le propos est majoritairement sombre et mysterieux, le minimalisme pousse dans ses derniers retranchements et pourtant, quelque chose se passe. Parce que sous ses dehors de grande secheresse, il y a dans ce disque-là de quoi explorer longtemps. De l’entame veritablement celeste avec charivari de clochettes, cris d’enfants avant qu’un piano elegant et solennel ne prenne la place puis s’arrête pour mieux reprendre le morceau suivant, à In Dust To Delight qui pourrait figurer sur la B.O. de Blade Runner. Il s’ensuit une suite de morceaux solaires et inquiets, sans aucun rythme, presque invertebres mais à l’ossature paradoxalement bien reelle. Decoupage aleatoire des plages, stridences synthetiques qui viennent completer l’ensemble. C’est très lent, très contemplatif et aussi très beau.

Très vite, on ne sait plus où l’on se situe dans le disque, le passage d’un morceau à l’autre est gomme, le climax emporte tout. Et alors que l’on se dit qu’il s’agit d’une morne plaine, un segment melodique agrippe, pousse à prendre de la hauteur et de là-haut, on voit alors l’ensemble et on ne peut qu’être souffle par la minutie du paysage ainsi devoile. L’abstraction pure m’a rarement pris dans ses filets comme ici. Un disque qui, à l’instar de ses deux predecesseurs, trouve idealement sa place chez Editions Mego et se meut quelque part sur un segment delimite par Kevin Drumm d’un côte et Fennesz de l’autre, entre sound-art, dark ambient, field recordings, drone et arrangements classiques minimalistes. Tout à la fois aride mais vivant, abstrait mais accueillant, aleatoire mais fluide, hante par l’absence mais habite, Hold Everything Dear est avant tout une œuvre magnifique.

Magistral.